— C’est un mensonge ! tenta de hurler Marcel, mais sa voix fut étouffée par la poussière. Tu les as abandonnés !
Mathis, désormais un adolescent robuste, dévala les escaliers en trombe.
— Ne le touchez pas ! C’est mon grand-père !
Deux agents le maîtrisèrent brutalement contre le mur de l’entrée. Derrière lui, Chloé pleurait à chaudes larmes, son inhalateur pour l’asthme tremblant dans ses mains. Lucas, le plus jeune, fixait Céline avec l’expression vide que l’on réserve aux parfaits inconnus.
Céline ouvrit grand les bras, arborant un sourire d’une fausseté glaçante pour l’objectif de la caméra.
— Mes amours, maman est revenue vous sauver.
Aucun des 3 enfants ne fit un pas vers elle. Vexée mais déterminée à jouer son rôle, Céline s’avança brusquement vers Lucas, l’agrippa par les épaules et l’attira contre elle de force, tournant le visage de l’enfant terrifié vers l’objectif.
— Souriez, les enfants. Le cauchemar est terminé.
C’est à cet instant précis que Marcel, le visage écrasé contre le sol froid, comprit. Elle n’était pas revenue par amour maternel. Céline ne ressentait rien pour eux. Elle était revenue pour un motif bien plus sombre.
Les gendarmes lui passèrent les menottes sous le regard impassible d’une statuette de la Vierge que Chloé avait posée sur le buffet. En le traînant vers la sortie, Marcel vit la boulangère se couvrir la bouche d’effroi, le boucher filmer avec son téléphone, et son sanctuaire familial totalement saccagé.
Alors qu’on le poussait sans ménagement à l’arrière du fourgon, Marcel vit Céline murmurer à l’oreille de son avocat. L’homme en costume sourit d’un air carnassier et leva les yeux directement vers la fenêtre de la chambre de Marcel. Exactement là où, sous une lame de parquet descellée, reposait l’enveloppe jaune que le vieil homme gardait secrètement depuis 13 ans. S’ils mettaient la main sur ce papier avant lui, ses petits-enfants étaient perdus à tout jamais.
Impossible de croire ce qui allait se passer…
PARTIE 2
Au poste de police, Marcel fut traité avec le mépris réservé aux pires ravisseurs. On le soumit aux photographies d’usage, à la prise d’empreintes digitales, et à un interrogatoire à charge où ses explications se heurtaient à un mur de cynisme. Pour les inspecteurs fascinés par le cirque médiatique qui se jouait dehors, Céline incarnait la mère martyre ayant bravé l’enfer pour retrouver sa progéniture. Lui n’était que le grand-père monstrueux, le geôlier sadique.
Son avocat commis d’office, un jeune homme nommé Thomas, entra dans la salle d’interrogatoire en sueur, évitant soigneusement le regard du vieil homme.
— Monsieur, la situation est catastrophique, lâcha Thomas en jetant un maigre dossier sur la table en métal. Votre fille a engagé Maître Delorme, un ténor du barreau parisien. Ils font la tournée des plateaux télévisés en ce moment même. Ils affirment que vous souffrez du syndrome d’aliénation parentale et que vous avez lavé le cerveau de ces jeunes.
— Et mes petits-enfants ? demanda Marcel, la voix brisée par l’angoisse. Où sont-ils ?
— La justice a ordonné leur placement immédiat auprès de leur mère. Ils sont dans une suite d’un hôtel de luxe sur la Croisette, à Cannes.
Marcel sentit le sol se dérober sous lui.
— Céline ne sait même pas que Chloé a besoin de son inhalateur 3 fois par jour ! s’emporta le vieil homme en frappant ses mains menottées contre la table. Elle ignore que Lucas fait des chocs anaphylactiques aux arachides ! Elle ne sait pas que Mathis fait encore des cauchemars s’il n’y a pas une veilleuse allumée !
Thomas soupira, refermant son dossier avec résignation.
— Il nous faut des preuves matérielles, monsieur. Des mots d’amour ne suffiront pas devant un juge aux affaires familiales.
Des preuves. Les 13 années de petits déjeuners préparés à l’aube, de nuits passées au chevet des fièvres infantiles, de réunions parents-profs, de vêtements raccommodés et de sacrifices quotidiens n’avaient aucune valeur juridique. Mais l’enveloppe jaune, elle, en avait. Le problème majeur était que la justice venait de notifier à Marcel une ordonnance d’éloignement stricte : il n’avait plus le droit d’approcher de sa propre maison, désormais placée sous scellés le temps de l’enquête.
Tard dans la nuit, alors que Marcel arpentait sa cellule d’attente, un gardien compatissant lui glissa un téléphone portable. C’était Mathis. L’adolescent avait réussi à s’enfermer dans la luxueuse salle de bain de l’hôtel.
— Papy… murmura le garçon, la voix tremblante de terreur. Elle nous garde enfermés. Elle a confisqué nos téléphones, j’utilise celui du service d’étage. Elle dit que demain on part vivre en Suisse. Elle a jeté l’inhalateur de Chloé à la poubelle en disant que “les maladies imaginaires, ça suffisait”. Lucas est recroquevillé sous le lit depuis 6 heures.
— La Suisse ? Pourquoi la Suisse ?
Mathis reprit son souffle, luttant contre les larmes.
— Je l’ai entendue crier sur son avocat au téléphone. Ils parlaient de comptes bloqués, d’un héritage colossal, et du fait que ton arrestation n’était que la première étape pour avoir les pleins pouvoirs.
La communication fut brutalement coupée, laissant Marcel seul avec le bip sourd de la ligne morte.
Le vieil homme utilisa son unique appel officiel pour contacter la seule personne capable de l’aider : Gérard, un ancien légionnaire devenu détective privé, à qui Marcel avait sauvé la vie lors de l’effondrement d’une grue sur les chantiers de Marseille, 20 ans plus tôt.
Gérard ne posa aucune question. Il se mit immédiatement au travail. À l’aube, les découvertes du privé firent frémir Marcel.
Le père biologique de Lucas n’était pas un musicien de rue décédé d’une overdose, comme Céline l’avait toujours prétendu. Il s’agissait d’Alexandre Vernier, le fils illégitime mais récemment reconnu d’un magnat de l’immobilier monégasque. Alexandre avait perdu la vie dans un accident d’hélicoptère 4 mois auparavant. Il n’avait ni épouse ni autres enfants. Par le jeu complexe des lois de succession, les héritiers directs de son immense fortune étaient Mathis, Chloé et Lucas.
Un fonds de placement estimé à 15000000 d’euros les attendait.
Cependant, la clause testamentaire était stricte : le tuteur légal des enfants obtiendrait le contrôle absolu des frais de gestion, d’une colossale allocation d’entretien et l’accès à un portefeuille d’investissements jusqu’à la majorité du plus jeune, Lucas, dans 5 ans.
read more in next page